Nouvelles publiées: Ces femmes là…

 

Voici deux des douzes nouvelles que je publiai en 2008 dans le journal l’Essor.

Toutes ces nouvelles parlent d'un destion de femme, c’est pourquoi j'ai titré l’ensemble : Ces femmes là

 

Ces femmes là…

 

1-La fiancée de Djoliba

70245.jpgElle avait la lèvre inférieure tatouée en noir ; le nez droit et fin, percé par un anneau de cuivre; les cheveux longs, d’un noir de jais, libres et rebelles au vent. Son corps avait la grâce des princesses peuhles, et sa démarche la souplesse des gazelles du désert. Elle était belle et certains la disaient folle. Elle passait ses journées à déambuler dans les rues du quartier, et ses soirées au bord du fleuve à chanter de sa voix aigrelette des romances aux vagues. Les autres l’appelaient Oumou Dilly, mais pour moi elle était la Fiancée de Djoliba.

Si on la disait tourmentée par un des djinns du fleuve, on savait tous au fond de nous que seul un amour humain peut torturer le coeur jusqu’à la démence. Le vieux pêcheur savait plus, il connaissait l’histoire de cet amour. Nous l’écoutions la raconter, en nous méfiant toutefois de son goût prononcé pour la fabulation.

« L’homme qu’elle pleure, disait-il, était un de nos jeunes pécheurs. Il s’appelait Karim. Timide mais travailleur, la pêche était encore sa seule passion avant qu’il ne rencontre Dilly. Les dimanches matin, Oumou comme d’autres ménagères venait jusqu’au fleuve s’approvisionner en poisson. Elle était alors mariée à Diallo, un notable de la place, qui l’accompagnait souvent à ses achats. Karim, séduit par la jeune femme dès le premier jour leur réservait toujours sa plus belle prise. Il finit par sympathiser si bien avec le couple qu’il lui amenait désormais les poissons à domicile. C’est dès lors que Diallo le prit sous sa coupe et l’engagea à ses temps libres comme garçon de courses. Il lui faisait le thé et se chargeait de ses diverses commissions. 

Mais Karim au lieu de s’épanouir- Diallo était généreux- dépérissait à vue d’oeil. Et une nuit, que nous étions montés ensemble au fleuve, il déclara : « Elle fait comme si je n’existe pas. Pourtant je suis sûr qu’elle m’aime…seulement elle a peur. Mais  elle sera à moi». Ces paroles me laissèrent perplexe. Lui d’habitude si réservé...j’essayai de le raisonner, mais il n’en démordra pas, puisqu’il se confia ensuite à Tam le vicieux, un homme toujours fourré dans de combines louches.

Tam le brancha à un marabout de la place, réputé pour des philtres d’amour dont une seule goutte, parait-il, pouvait faire des miracles. 
Quelques semaines plus tard, notre jeune pêcheur retrouva sa bonne humeur : La belle était tombée et le mari ne se doutait de rien. Quand ce dernier se trouvait au magasin, les amants se rencontraient dans le lit conjugal. Cette audace écœurait les voisins, et Diallo finit par être mis au courant. Il répudia Oumou qui partit sans regret rejoindre son amant. Elle qui vivait dans l’opulence, dû s’accommoder de la vie précaire de Karim. Elle partagea ses maigres repas, s’imbiba de ses odeurs de poissons pourris et dormit sans mousquetaire dans sa hutte délabrée. Mais malgré cette précarité ils étaient heureux. Heureux de se voir, heureux de se sentir, heureux d’être tout simplement ensemble. 

Et  le temps passa, et les sentiments s’effilochèrent. Et Karim se lassa.

Il préférait passer désormais les soirées à la plage avec les copains que d’être avec elle. Il n’y avait plus rien de cette complicité qu’on les enviait. Plus de longues conversations au clair de lune sur la plage, plus de sourires ou des oeillades enamourés. C’étaient des algarades qui n’en finissaient pas. En fait, Karim ne la supportait plus cette femme trop aimante, qui n’aimait rien d’autre dans la vie que lui. Chaque jour, on aurait dit que son amour pour lui recevait un nouveau souffle, tandis que de plus en plus il se lassait d’elle. Parfois, elle partait le rejoindre à  la plage, mais cela l’agaçait, alors elle s’asseyait au loin le contempler comme un objet d’art… 

Et ce matin-là, il s'embarqua dans sa pirogue et partit. Sans dire au revoir à personne, sans un clin d’œil en arrière. Elle l’avait regardé s’éloigner, ne se doutant pas qu’elle le voyait pour la dernière fois. 
Le soir, comme d’habitude, elle vint s’asseoir au bord du fleuve à l’attendre…il ne vint pas. Elle resta toute la nuit, les yeux secs fixés sur l’immensité de l’eau, le cœur dépité. Il ne revint pas. Sous le choc, la réalité déserta son esprit …». 


Ce fut ainsi que chaque soir, Oumou partait bercer Djoliba de ses complaintes, jusqu’à ce jour fatal où elle nous lança: « Karim rentre ce soir de son voyage sinon j'irais le chercher ».

On ne la crut pas. 
Le lendemain, les bozos de Badalabougou pêchèrent le corps sans vie d’une jeune femme. La radio annonça qu’elle avait la lèvre inférieure tatouée en noir, le nez percé par un anneau de cuivre, le corps mince et gracieux des princesses peuhles ; elle annonça encore, qu’elle avait comme plaqué sur les lèvres le sourire bienheureux d’une sérénité retrouvée.


 2-     2- Un voyage au Nord

 

70105.jpgIl ne l'aimait sans doute plus, mais elle était toujours contente de le retrouver. Ils se connaissaient comme deux frères ; ayant en commun la même vielle tante. Et, c’était son mari.

En ce mois de septembre, les soirs étaient particulièrement frais à Gao. Sous le ciel tapissé d'étoiles, Fadi se laissait toujours aller au rêve. Grande et belle, elle se sentit encore séduisante, car il est là ce soir avec elle.

Devant la glace, elle sourit à son image. Ses yeux lui renvoyèrent une lueur qu’elle n’aima pas. Avec du khôl, elle redessina leurs contours, pour raviver son regard. Ses yeux étaient ce qu’il préférait chez elle, mais une tristesse, qui depuis quelques temps ne les quittait plus, ternissait leur beauté. Elle devait pourtant être heureuse, dans un instant elle serait dans ses bras.

 Elle se vit à 14 ans quand pour la première fois elle visitait cette capitale Songhaï, la ville natale de son père. Elle avait été immédiatement séduite par les rues larges et désertes, par ces vastes villas en banco, demeure de grands nobles ; par ces cases entièrement faites en chaume, architecture d’un autre temps. Mais surtout, c’était cette jeunesse ouverte et fêtarde qui l’avait enchantée…

Elle leva les yeux et contempla encore le ciel brillant. Humant avec délice l'air frais de la soirée. Il se moqua. Elle ne prêta pas attention. Il ne réussira pas de lui gâcher les souvenirs de cette année-là…

 A son arrivée, ses cousins avaient organisé une petite fête. Ils lui avaient présenté cet autre cousin venu du Niger, un bel adolescent de 18ans.

Dès le premier regard, il l’avait déjà conquise. Elle était restée timidement plantée devant lui quand il l'avait invité à danser. Habitué sans doute à cet effet sur toutes les filles, il la tira discrètement par le bras et l’enlaça dans un zouk langoureux. Elle savait que le charme de Moussa rime avec le danger, mais elle était trop fantasque pour aimer  les risques. Il ne connaissait de l’amour que le flirt d’une nuit; elle ne connait pas encore ce sentiement que par son nom . Il aimait s'amuser, elle aussi, seulement les jeux n'avaient pas les mêmes règles...

Quand le morceau finit, il lui murmura merci. Elle tressaillit au contact de ses lèvres sur son oreille. Non contente de se laisser ainsi intimidée, elle le nargua de son plus beau regard, le libérant ainsi de son gêne de séduire une fillette de 14 ans.

Après le bal, ils s’étaient tous retrouvés sur la grande terrasse à faire du thé. Quelques instants après, les autres partirent se coucher les laissant seuls. Il lui dit qu’elle le plaisait, elle le confondit avec « je t’aime ». Cependant, elle déclina l'invitation de l’accompagner dans sa chambre mais se montra enthousiaste à visiter la ville en sa compagnie.

Main dans la main, ils parcoururent les rues larges de Gao, et finirent extenués sur la plage. Sur les rives calmes de Niger, il lui donna son premier baiser. Elle hésita, mais la vue d’autres couples enlacés ça et là sur le sable tiède l’encouragea. De toute façon elle ne faisait rien de mal. Elle ne savait pas que les filles du coin l’avaient surnommé «l’amant» ; elle ne savait pas que d’un simple baiser on pouvait se perdre. Elle ne le comprit que quand elle se vit dans ses bras derrière le petit bosquet. Toute raison inhibée, elle le laissait faire…

 Il l’initiait aux joies de la vie. Faisant de son corps un tison de désir. Elle ne reprit conscience qu’en se réveillant tout contre lu. Le corps encore en transe, l’esprit encore floué. Qu’avait-elle fait ?

Il la regardait, déconcerté d’avoir trouvé son innocence intacte…

Neuf mois plus tard, son bébé dans les bras, on les mariait sans bombance à la mosquée. Étant donné leur cousinage, il n’y avait pas d’autre solution. Elle était heureuse ; il restait indifférent.

Peu après, il reprit sa vie de jeune premier tandis qu’elle s’occupait désormais de ce qui semblait être son destin : son foyer et ses enfants.

Les années passèrent, puis vint l’âge adulte. Il épousa une autre femme, pas plus belle qu’elle, mais plus affranchie. C’est alors que ses yeux perdirent leurs éclats ; c’est alors que sa bouche se tordit dans une moue amère.

Dans l’ennuie qu’était devenue sa vie, elle décida de continuer d’aimer et de rêver à ces rares nuits où sa coépouse daignait le laisser la rejoindre. Elle retrouvait ainsi les premières joies de leur rencontre. L’illusion d’un amour partagé. Le souvenir d’un premier baiser sur la plage.

-         Tu te rappelles des vacances de 90? Demanda-t-elle. 

-         Comment pourrais-je oublier, répondit-il.

Menteur, se dit-elle.

Mais pour une épouse, cette réponse suffisait.

 


 

 

 

 

 

 

 

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