Comme tous les autres, Momo a voulu faire pareil. Etait-ce par ennui, par
curiosité, ou par faiblesse? Je ne saurais le dire. Mais ce qu’il était loin de se douter, c’est l’impact négatif que son comportement allait avoir
sur notre couple.
Je ne me rappelle plus quand est-ce que cela avait vraiment commencé. De petits trucs me rendaient suspicieuse depuis quelques temps. Tel ces dossiers qui le retenaient tard au bureau, le manque d’appétit ou une grosse fatigue qui le quittait plus. La réduction du montant de la popote parce que la société a supprimé certaines primes, et du même coup la suppression totale des petites surprises.
Mais ce qui m’avait le plus frappé à l’époque c’était son regard, d’habitude si franc et perçant était désormais stressé et fuyant.
S’il ne s’agissait que de cela, j’aurais eu la certitude de la présence d’une autre femme dans la vie de mon mari. Mais je doutais. Je doutais parce que l’homme avec lequel je vivais depuis des années n’a jamais été un coureur. Je mettais ce changement de comportement sous le coup de la fatigue. Mais ça ne passait pas. Il était devenu différent. Lui toujours très prévisible devenait impulsif et imprévisible. Parfois, il avait à mon égard des poussées subites de passion, il me suppliait alors : « ne me quitte pas chérie, jure que tu ne me quitteras jamais, je t'aime » ; et parfois, il semblait ne pas me voir.
Je me demandais s’il ne devait pas prendre un congé pour se reposer. Je lui fis la remarque mais il répondit que tout va bien, en boudant un peu comme s’il me reprochait de ne pas avoir deviné. Je le devrais, mais comme on dit, il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Un soir, rentrant plutôt que d’habitude du bureau, je m'inquiétai de son air particulièrement déprimé. Après que les enfants se soient couchés, on était resté seuls au salon entrain de regarder une émission.
Je lui demandai enfin :
- Chéri, tu n’es pas dans ton assiette aujourd’hui, qu’est-ce qui ne va pas ?
- Quelle question ! Je vais bien ! répondit-il avec humeur avant de se lever brusquement pour aller se coucher .
Je n’insistai pas. Après l’émission je le rejoignis. Il ne dormait pas mais faisait semblant. Sans aucune autre remarque j’ouvris le livre que je lisais alors, la biographie d’Awa Keita, Femmes d’Afrique. Je ne me rappelle plus à quelle page j’étais quand il me lança à pic :
- Je t’ai trompé, me dit-il soudain.
Je ne répondis rien. Je cru avoir rêvée éveillée, un instant. Et il répéta. J’essayai de me répéter la phrase pour mieux la comprendre. Même si depuis quelque temps je doutais de lui, je n’arrivai pas à croire que mes doutes étaient fondés. Il a été avec une autre femme, qu'est ce que cela veut-il dire au juste? Dans le lit et les bras de cette femme, une autre que moi ? Non pas lui !
Je n’arrivais pas à réaliser l’ampleur de ce qu’il venait de confesser.
Je ne sentais rien, ni peine, ni haine, ni colère, rien du tout. J'étais comme anesthésiée. Je le regardai comme s'il venait de m’avouer une banale faute.
- Depuis combien de temps ça dure ? Et…et qui est cette femme? Lui demandai-je calmement.
Il me regarda, d’abord perplexe. Un peu déçu peut-être par ma réaction, et me répondit d’une voix à peine audible.
- Depuis 6 mois. Mais c’est fini maintenant.
- Qui est-elle ? Comment s’appelle-t-elle ? Continuais-je
- Tu ne la connais pas. Laisse tomber.
- Merde ! Comment veux-tu que je laisse tomber quand tu viens de me cocufier ?! Dit-moi le nom de cette pétasse putain de merde ! Criais-je enfin en colère, d’une violence qui me surprit moi-même.
Je jurais, je criais; la colère, subitement m’avait prise et j'en suffoquais, de colère mais aussi de peur. Je vivais une situation à laquelle je ne m’étais pas préparée.
- Oui, insulte-moi, je le mérite…Je l’ai bien mérité…vas-y. Dis tout ce que tu as sur le cœur, dit-il enfin soulagé de ma réaction.
Lâche ! Lâche ! Lâche !
- Pourquoi tu as fait ça ?... ? Tu étais amoureux? Lui demandai-je presque maternelle.
- Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me suis comporté de la sorte. C’est arrivé, voilà tout. Mais s’il te plait à cause des enfants pardonne-moi. Ne me quitte pas, je t’en pris !
J’étais déçue et j’en souffrais. Il était mon héros. Je l’avais mis sur un piédestal mais malheureusement il n’avait pas été à la hauteur. J’avais eu tord, ce n’était qu’un homme après tout.
Je l’aimais et lui faisais confiance mais cela n’avait pas beaucoup servi. Je croyais que la fidélité entre les époux dans un mariage était un acquis. L’adultère, pour moi, était alors un péché impardonnable.
Que j’étais naïve ! Ne m’en voulez pas, j’ai toujours été idéaliste. Et j’avais si peu vécu, avant lui. Le caractère inéluctable de l’infidélité masculine m’échappait encore. Je ne saisissais pas la nuance. Il fallait préciser : l’adultère des femmes est impardonnable mais celui des hommes est bien excusable, ils sont si faibles dans leur chair, nos pauvres hommes.
Momo savait que dans certaine circonstance, j’allais rompre sans me poser trop de questions, mais là, c’était différent. Il était mon mari; le père de mes enfants. Mais avant d’être tout cela, il était d’abord l’homme que j’aimais. Je ne pouvais pas vivre sans lui. Je l’aimais tellement qu’une séparation, ne serait-ce que de courte durée, m’aurait été insupportable.
- Je ne te quitterais pas.
Et on n’en parla plus.
Je ne dormis point cette nuit-là, mais lui, après sa fameuse confession commença aussitôt à ronfler.
Pourquoi m’a-t-il trahi ? Qu’ai-je fait ou que n’ai-je pas fait ? Est-ce de ma faute ? Qu’était-il allé chercher dans les bras de cette femme ? Suis-je une aussi mauvaise épouse ? Peut-être que je ne suis plus séduisante, plus aussi belle? Ces questions me tinrent éveillée toute la nuit.
Je me morfondais et me culpabilisais. Je pleurais sans pouvoir soulager ma peine.
Le lendemain matin, après un petit déjeuner que je pris sans appétit, je m’enfuis chez maman. Mère a toujours été là pour nous. Elle saura trouver des mots pour m’apaiser, m’étais-je dite. Fifi ma sœur, était également là quand j’arrivai.
***
- Il t’a trompé, et alors? Venant de lui, j’avoue que cela me surprend mais ne te met pas dans un tel état pour autant. Il a commis une erreur mais tous les hommes en commettent, ma fille. Ce n’est pas la fin du monde, pardonne-le.
- Mais mère, comment peux-tu dire cela ? Dans quel monde vit-on donc ?!
- Dans celui-là même qui n’a pas de place pour les faux problèmes. Tu dois te poser la question, dans quel monde tu vis toi? Soit réaliste fillette !
- Oui Deni, maman a raison. Les hommes sont comme ça. Celui qui te promettra une fidélité éternelle est un menteur, n’y crois pas. Momo s’est confessé, c’est qu’il regrette son acte et c’est très bien de sa part. L’essentiel est qu’il t’aime et qu’il continue d’assumer les charges de la famille. Alors, ce qu’il peut bien faire en dehors du foyer doit te laisser indifférente.
Oui, c'était aussi simple que cela.
- Ce n’est pas comme ça que je voyais notre relation, notre mariage…
- Ne t’inquiète pas, tu vas t’y habituer. Au début, on ne le voit jamais de cet œil là mais petit à petit avec le temps on est obligée, en tout cas si on veut garder son homme. Ferme tes yeux sur certains de ses petits défauts et dis-toi qu'il va récidiver. Tu es ma soeur, je ne te dis pas cela pour te blesser mais pour que tu t’apprêtes en conséquence. En femme avertie, j’en connais quelque chose. Que tu sois parfaite ou non, ils vont toujours chercher ailleurs.
- Non, je refuse cette fatalité, Momo est différent. Il a commis une erreur, ça peut arriver à n'importe qui. Je n’arrive pas à croire qu’il soit un coureur. Peut être… ai-je fait quelque chose?
- Ce n’est pas de ta faute, ma chérie ! Je te dis qu’ils sont tous pareils, prépare-toi en conséquence, sinon le coup prochain sera dur. Et remercie Dieu qu’il n’épouse pas une autre femme car alors là, ce sera pire.
- Non, il ne fera jamais cela. Momo n’est pas du genre polygame.
- Aucun homme n’est au début du genre polygame, surtout quand ils sont amoureux. Et puis la monogamie ça ne veut rien dire maintenant, combien d’hommes mariés sous le régime monogamique ont fini quand même par prendre une seconde épouse religieusement et cela sans l’accord même de la première. Bon ce que je te conseille, c’est de rentrer chez toi et de pardonner à Momo. Tous les hommes ont des petites faiblesses de temps à autre.
Jamais, je n’aurais pensé un jour accepter ces idées, mais je ne tarderais pas à en être une experte à la question.
En quittant ce jour-là mère et ma sœur, je me surpris non seulement à adhérer à leurs idées mais mieux à les cautionner. J’étais même un peu confuse d’avoir fait tout un plat pour une broutille. Je me culpabilisai presque de ma colère. Une petite infidélité, comme Fifi l'a si bien dit, ne devait pas me mettre dans un tel état.
Oui, j’avais presque le sourire aux lèvres, soulagée d’avoir trouvé enfin une noble raison de pardonner à mon Momo chéri…Aucunement honteuse de ma lâcheté.
Je ne jouai pas les difficiles. Pressée de retrouver ma tranquille vie de femme au foyer, je devins même plus attentionnée qu’auparavant . Et à ses petites infidélités devenues de plus en plus fréquentes, je feignais ne rien voir. Je jouai à l'autruche. Il ne rentrait plus souvent à l’heure du dîner mais j’étais toujours prête à lui ouvrir les jambes quand il en demandait. Et ce avec le sourire.
Toutefois, je prenais garde à son regard. CHeureusement, il y brûlait toujours pour moi, cette flamme qui montrait toute l’intensité de ses sentiments…du moins jusqu’au jour où, par une des malices de la vie, elle commença à vaciller. Et Momo me planta le second poignard dans le cœur, un aveu bien plus cruel que le premier.
- Tu veux qu’on parle de notre relation ? Qu’est ce qui ne va pas ?
- Ne t’inquiète, ce n’est rien de bien grave, répondit-il en mentant mal.
Et après le dîner, monsieur fit semblant de passer à autre chose. Mais je connaissais trop mon homme pour être dupe. Sous mon instance, m’avoua-t-il enfin :
- Je suis amoureux d’une autre femme.
- A…amoureux ?!
- Oui…je t’aime mais elle aussi je l’aime.
- Oh Momo, tu vas me tuer! Pourquoi dis-tu de telles choses ! Peut-être que c’est une simple amourette, comme les autres, insistai-je.
- Non, c’est différent. Ce n’est pas juste une question de…de sexe…je l’aime…
Les mots me manquent, les mots m’échappent. Ils échappent à mon contrôle et refusent de se livrer.
Je voudrais tout dire mais ma plume devient soudain lourde.
les mots lourds,les mots pesants, ils restent forts et me troublent.
Le temps a passé.
Un temps pour une fois clément à mes doutes et à ma souffrance; Mais ils gardent toujours en eux, les mots, des émotions que je croyais éteintes.
Prends garde de ne pas les ranimer, Me dicte ma prudence.
C’est impossible de ne pas les livrer, Sait ma conscience.
On s’était juré de toujours se dire la vérité…même les plus difficiles, mais cette fois-ci j’aurais préféré qu’il se taise. Trop tard ! Il me l’avait avoué, mon mari, sans état d’âme, que cette autre femme, il l’aimait. Et comme je savais que Momo est incapable de deux amours, j’ai su alors que le mien dans son cœur était bien mort. Le temps est traître; les sentiments toujours éphémères. Avais-je le droit de renoncer malgré tout? En avais-je d'ailleurs la force?
Mariés pour le pire et le meilleur, les paroles de Bâna résonnent encore dans mes oreilles. Ma petite chérie jusqu’à présent tu vivais le meilleur, il est temps maintenant que tu gouttes au pire. C’est un contrat et tu l’as signé.
Une autre que moi, il en était amoureux mon mari!
Je lui caressai les cheveux avec tendresse. Une réaction étrange, n’est-ce pas ? Mais quand on aime, on a tendance à faire abstraction de sa propre personne, de sa propre douleur…Etait- ce cela ? Je n’en sais rien. Je n’arrivais pas à le haïr…
Je me contentais de me contrôler en vue de trouver une solution. Mais de solution il n’y en a-t-il quand c’est fini ?… il faut juste l’accepter. Oh ! Mon Dieu !...
Ma chérie soit forte !
Les mots s’échappent et fuient. Mais que je dois pourtant exorciser ces émotions qui veulent encore m’atteindre…
J’avais mal, mais au lieu de me préoccuper de ma seule douleur, je m’inquiétais de l’embarras dans lequel cette situation l’avait mis. Comment le prenait-il ? Jamais il ne me parut aussi fragile qu’à cet instant. J’eus pitié de sa peine et sa vulnérabilité m’attendrit. Il était mon partenaire, mon meilleur ami, le compagnon de ma vie, et il était amoureux d’une femme qui le rendait certainement heureux. Devrais-je partager ce bonheur, sinon au moins l’accepter ?
Si sa douleur est la mienne, son bonheur devrait-il l’être aussi ? Mariée pour le meilleur et le pire…et pourtant là je n’arrivai pas, je n’étais pas assez forte, j’étais affaiblie par ce mal qui me donnait envie de hurler.
J’ai mal ! Il faut garder ta dignité, ma belle. Et cette dignité réside dans ton impassibilité, ton calme. Ha ! Quelle ironie que de parler de dignité à une femme blessée. J’en ris aujourd’hui.
Je lui caressai les joues mal rasées… au prix de quel effort ! Au regret de les savoir partager avec une autre. Je lui posai la question tant redoutée, mais il fallait aller jusqu’au bout.
- Que va-t-on faire ? Tu...Tu veux divorcer ?
- Non ! Non pas divorcer. Je t’aime …mais je ne peux pas renoncer à elle. Avec ta permission, je voudrais l’épouser.
La polygamie ! On en arrive là. Qui l’aurait cru ? Accepter l’existence de cette femme aimée par l’homme que j’aime était une chose, mais lui faire une place désormais dans mon foyer en était une autre, une au dessus de mes forces.
Mais Elle! Qui donc est-elle pour venir troubler l’harmonie de mon couple ?! Cette intruse qui croit avoir le droit de s'immiscer dans ma vie et dans celle de ma famille !
- Chéri, ne me demande pas cela. Je ne le peux.
- Il le faut pourtant…je ne peux pas vivre sans elle.
Oh pitié, ne parle pas ainsi. N’as-tu donc aucun égard pour ma douleur? Ne vois-tu donc pas que chacun de tes mots me blesse. Pourquoi me fais-tu tant souffrir ? Ai-je mérité cela ? Je t’aime trop mais ne me demande pas cela.
- Pourquoi ? Pourquoi as-tu cessé de m’aimer ? lui demandai-je.
- Mais je t’aime encore…
Foutaises! Des verbes sans plus aucune valeur, qui deviennent presque malsains dans sa bouche. Résiste ma chérie ! Non ! Oh je n’ai plus la noblesse des bonnes épouses, cette noblesse qui consiste à épouser tous les sentiments du mari. Mère, pardonne-moi. L’amour me rend faible ! Mère, je n’arrive pas à ne pas avoir mal !
- Je ne partagerais jamais mes enfants avec une intruse ! Ni mon foyer d’ailleurs. Je ne changerais pas le contrat de mariage. Ça jamais !
Que Dieu me pardonne cette impudence. Je deviens une femme jalouse qui conteste son mari ; qu’Il n’en tienne pas compte, je ne suis qu’une pauvre humaine après tout, et j’ai mal; qu’Il continue de veiller sur mes enfants, ce n’est pas de leur faute !
Une femme désespérée devint imprudente. Dans ma douleur j'avais trop parlé. J’avais oublié les recommandations de Bâna, elle désapprouverait ce comportement. Soit patiente ma chérie, attend ton heure, elle ne saurait trop tarder, m’aurait-elle dit.
Mais je ne me contrôlais plus. Je me sentais perdue car j’avais perdu son amour, ma protection. Tel un animal traqué qui ne voit aucune issue, je jouais le tout pour le tout.
Et il me tourna le dos, mon mari. Et ne me dira plus rien. Depuis ce jour mon mari me tournera toujours le dos. Même si au prix d’inavouables sacrifices je réussis parfois qu'il me fasse face, son cœur désormais, restera toujours de l’autre côté, et …je devins transparente à ce regard qui savait si bien me voir.
(A SUIVRE)





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