Peut-être ne dois-je pas le dire, peut-être que si…
Le tam-tam gronde à l’horizon, il gronde dans ma tête… Le kibaro hésite dans son chant lugubre. Ma tête, ma tête…Un rythme me vient après un autre ; ils m’exaltent ; j’exulte. J’ose un pas de danse…
La folie est libératrice, je revendique la mienne. Libre, je le suis maintenant des contraintes de la vie, de l’hypocrisie du monde. Libre je le suis enfin de mes péchés ! De mes faiblesses ! De ma haine des autres.
Peut-être ne dois-je pas le dire, peut-être que si. Dans le désordre de mon esprit, les mots se bousculent… Je le dis ! Je le dis ! Il le faut !…
Ce fut au temps des orgies. Les uns enviaient et convoitaient les acquits des autres, ne faisant rien cependant pour combler leur propre médiocrité. On se bornait à critiquer, à envoûter, à médire ; on se bornait à haïr. Le mal était notre refuge : il n’est pas exigeant, ne nous demande pas d’effort, accepte nos faiblesses. La fainéantise était notre essence. La médisance notre pain ; boulimique on s’y adonnait avec voracité, essayant de taire en vain notre angoisse de la vie et du bonheur…
Mamian tenait un bar ambulant, j’étais son plus gros client. Jamais soûl. Ha ! Ha !
Moi N’golo, au temps des orgies j’étais le plus fort d’entre tous ! Le plus nuisible ! J’étais le héros et le tyran ; j’étais le glaive de justice toujours levé sur des têtes innocentes ; j’étais le génie de leur déchéance.
Ils m’honoraient, me craignaient. Ma vanité était sans borne, l’humilité un vain mot que je méprisais, que je refoulais. J’étais capable de tout et ils le savaient. J’étais eux, ils étaient moi… mais en moins pire. Tout le monde était tout le monde. Et certains disent qu’à cette époque le monde était meilleur. Ha ! Ha ! Laissez-moi me déhancher. La danse est ma joie et ma peine, elle a les rythmes de la vie… Pam ! Pam ! Pampam !
Pam ! Pam ! Pampam ! La folie est libératrice, je revendique la mienne, plus de contrainte, plus d’hypocrisie, plus rien …
Au temps des orgies, j’étais un roi sans trône qui régnait sur tout et rien. Le vent m’obéissait, la pluie venait selon mon gré, les femmes enfantaient avec ma permission. Un mariage sans moi, ne durait jamais d’une lune à l’autre. Mon pouvoir ? Hum !…C’était le pouvoir de l’obscurité, le pouvoir des forces de la nuit et des ténèbres, le pouvoir de la nature, celle qui a toujours dominé l’homme noir. J’usais et abusais de mon savoir, croyant le dominer alors que j’en étais qu’esclave. Han !! Qu’ils m’ont bien eu…les forces du mal ne sont pas partageurs, et leurs langues bien plus trompeuses. A leurs énigmes je ne comprenais rien, je signai le pacte en ignorant les closes. Ils s’emparèrent de mon âme pour en faire leur instrument. Et moi… misérable humain qui croyais les dompter…
Le tam-tam, Pam! Pam! Pampam ! J’exécute un pas de danse…Je le dis, je le dis pas, je le dis : Kla, une zone rurale était ma patrie. Une centaine de cases, une centaine de personnes. Kla n’était qu’une seule et unique famille. On se haïssait ; on s’aimait rarement, seulement face à l’adversité. Les autres nous craignaient.
A Kla une femme avait accouché à mon insu. Elle m’accusait d’avoir tué son homme, un misérable qui avait eu le culot de se mesurer à moi chez Mamian. Il se disait le plus grand buveur de dolo, je lui lançai le défi, et sa première goulée l’étrangla.
Elle avait accouché sans m’avertir, quand je l’appris il était trop tard, l’enfant avait déjà lancé son premier cri. Elle avait osé me défier, moi N’golo. Je tapai dans ma queue d’hyène en exécutant un pas de danse, et le vent apporta leurs deux noms aux forces occultes. Mais un seul leur parvint, ma victoire eut un goût de demi-défaite : l’enfant avait survécu.
Il devient simplet, riant au vent, parlant aux papillons, souriant aux hommes. Un sourire innocent et vrai, sacrilège pour nos rictus grimaciers. On le détestait, et moi, encore plus, car son existence était une insulte faite à mon pouvoir.
Il fallait le faire ; il fallait le tuer…
Le tam-tam. Ha ! Le tam-tam. Rythme, laisse-moi te chevaucher, je ne peux plus tenir. Je danse, je danse…Pam ! Pam ! Pampam ! Pam ! Pam ! Pampam ! C’était la danse du diable, celui du tam-tam sacré, celui que je possédais…ma puissance, ma faiblesse. Je devenais alors ce que je voulais : un chien noir, un hibou, une mouche, une abeille, dans la nuit devenue mienne…
En abeille je tournais autour de lui, cherchant en vain un endroit à piquer. Mais un halo entourait son corps, une lumière insolente qui m’aveuglait. J’essayai de m’immiscer dans son sommeil, cherchant dans ses rêves un point obscur pour ma vengeance, mais il ne faisait jamais de cauchemar, même en dormant il avait ce sourire niais qui me répugnait. Je lui envoyais des serpents ? Il les apprivoisait. Par le vent je lui envoyais des poisons ? Rien ! On aurait dit que son corps était immunisé de tous les maux. Jamais il ne tombait malade. Toujours l’air épanouie, plus que nous-mêmes qui le privions de vivres.
On dit qu’il est génie, je dis que je le détruirais, mais pour cela il fallait qu’il partage ma haine, je ne le savais pas… La mienne m’aveuglait…
La cérémonie vint. Chaque décennie, on sacrifiait un étranger au grand fétiche totem du village, mais il fallait que la personne ait un cœur haineux pour que le fétiche veuille de lui, car les âmes pures ne pouvaient l’assouvir.
C’était la nuit des orgies, la nuit de tous les excès. Nuit de sacrifice où la proie perdait son âme, il devenait corps seul. Corps victime de nos vices et de nos maux. Il les portait tous en lui avant de rejoindre l’enfer !
Il nous avait été toujours facile de trouver nos victimes, les étrangers ne nous aimaient guère, cela facilitait les choses.
C’était l’une des rares nuits où les djinns se mêlaient aux humains. Où le diable
pouvait descendre parmi nous en toutes quiétude, posséder celui ou celle qu’il voulait. C’était sa nuit, la
nuit du laisser aller ; celle de tous les excès. C’était ces nuits-là, que les enfants serpents étaient conçus ; que des monstres borgnes et des Bilissi à trois têtes s’emparaient du ventre de nos femmes pour y nicher leur semence...
Je décidai cette année qu’il en serait autrement. Je le désignai, lui, l’idiot au sourire beat, et on n’osa pas me contester. Notre méchanceté envers lui décupla. Nos sévices se firent plus inventifs, plus cruels. Mais le sourire jamais ne quittait de ses lèvres. C’était on ne peut plus désespérant !
Plus le jour approchait, plus on s’inquiétait. La veille du jour J, la liberté fut donnée à chacun de lui faire ce qu’il voulait. Les uns le battaient, des enfants lui jetèrent des pierres… Je lui avouai le meurtre de ses parents, en insultant grossièrement sa défunte mère. Alors, là il se passa un miracle : il me gifla. Enfin. On espéra. Ça va marcher, il est enfin prêt. Le lendemain, on l’amena sur l’autel. Il ne souriait plus. La peur et l’incompréhension contractaient son visage. Mais la haine ?…la haine… Comment pouvais-je le savoir ?
Aï! Rythme, laisse-moi un peu de répit…Pam ! Pam ! Pampam ! La danse maudite !!! Je ne pouvais pas savoir !!! Pam ! Pam ! Pampam !!! Je ne pouvais le deviner…
Au moment où j’allais passer le couteau sur sa gorge, il me regarda bien en face et me demanda pardon…pour la gifle qu’il m’avait donné. La malédiction ! Affolé, j’appuyai désespérément le couteau sur le jeune cou… Un sang frais et rouge coula. Pur et limpide… et le corps se baigna d’une lumière laiteuse. Oh oui, je me le rappelle. Comment oublier cet instant ?... ses yeux…qui se fermaient dans une sérénité éternelle, sans un brin de reproche dans le regard. Ses yeux que je vois partout…dans ton regard, dans son regard… Oh ma tête ! Le rythme, il est là, j’ai oublié les pas…
Le cri du fétiche déchira l’air et nous fûmes maudits. Il criait sa soif, il ne pouvait s’abreuver d’un sang aussi pur. Sa colère s’abattit sur nous. La majorité d’entre nous se raidirent sur place. Et nous survivants ? Hi ! Fous ! Hi ! Hi !on nous dit fous…Le village fut damné ! Chaque enfant mâle qui nait à Kla devient fou !…Kla devint fatôbougou. Ha ! Ha !
Vous ne connaissez pas Kla ? C’était ma patrie. Une centaine de cases, une centaine de personnes…Et Kla devint fatôbougou
Pam ! pam ! Pampam ! Peut-être ne dois-je pas le dire, peut-être que si. Bon je l’ai dit ! Et je le
dirais encore ! Ha ! Ha ! Je le peux. Ma folie…c’est ma liberté



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