Samedi 16 juillet 2011 6 16 /07 /Juil /2011 18:15

mere-et-enfant-1921-22-copie-1Mon Cher Monsieur Diarra,

 

C’est avec le cœur léger que je vais t’écrire ce soir. Mais que te dire de ma journée d’aujourd’hui qui se termine en beauté ?Les enfants étaient là. La maison était animée de cette joie insouciante qui nous faisait rire sans raison, comme c'est le cas chaque fois que la famille Diarra se réunisse. Tu étais le grand absent. Tu nous manques.

Ils  viennent de partir et je commence à m’ennuyer. Je me suis dite alors, pourquoi ne pas t’écrire des choses simples que tu aimerais peut-être lire. Mais voilà, je ne sais par où commencer… peut-être que ça viendra au fur et à mesure que j’écrirai…

Je te parlerais peut-être d’amour, peut-être de la vie, peut-être du manque. peut-être de l'ennuie. Tu n’es pas surpris ? Tu as raison, j’aime parfois disserter sur ces choses-là, ils m’attirent même si  quelquefois ils m'échappent.

 Aujourd’hui, nous avons reparlé de mon mariage avec ton vieil ami Modou, celui qui travaillait à la CMDT. Il est actuellement à la retraite. Il parait qu’il a besoin de compagnie pour tenir sa maison. Les enfants ont pensé à moi. Ils s’inquiètent pour moi.  Ils me trouvent encore jeune pour être seule. Ils ont raison, mais là où ils voient la sécurité, moi je vois de la romance.

 

Modou est un homme bon, mais mes espoirs sont ailleurs. Je t’imagine entrain de sourire. Tu vois ? Je n’ai pas beaucoup changé, toujours la même écervelée qui croit encore aux contes de fée. A cet âge qui l’aurait cru ? Comme excuse, je leur dit que je ne suis pas encore prête. Ils peuvent comprendre cela.

Je rêve d’amour or je ne suis plus une midinette. Je suis l’aïeule d’une famille. Le pilier sur lequel ils s’appuient quand ils perdent l’équilibre. Le visage serein, je dois me parer de toute la dignité qu’il faut,  pour faire face à mon  destin  de mère.

J’écoute leurs cris de cœur et trouve les  mots qu'il faut. Je subis leur impatience et apaise leurs humeurs.

 Je sèche leurs larmes quand ils pleurent. Je soigne leur cœur quand il est blessé.

Je leur inculque la sagesse que je n’ai pas. Je leur insuffle la force qui me manque.  

Je déborde de tendresse envers eux quand mon cœur n’est que braise. Ils ne savent pas que c’est parce de  leurs plaintes, ils l’apaisent ; tel ce sein sec, qui à force d’être tété par l’enfant affamé, reprenne du lait.

 Je suis leur mère. 

Ce pouvoir fait de moi un être sans faille.  L’égal de Dieu sur terre. Tout est de notre faute, tout est sous notre responsabilité. Une tâche ingrate à laquelle je m’atèle si bien que mal.

Les enfants n’aiment pas les parents faibles. Les enfants sont ingrats, égoïstes et parfois injustes. Mais comment les en vouloir ?Ils sont si jeunes. Nous  sommes tous passés par là.

Ils m’appellent Badji ba diabali, le fleuve qui ne tarie pas. J’essaye de faire honneur à cette espérance. Mais au fond, tu sais aussi bien que moi que je ne suis pas aussi forte. 

 

Je ne peux leur parler de mes sentiments sans les rebuter.  Une déesse n’a pas de cœur, elle n’a pas de sexe, elle n’a que son aura. Ils ignorent mes blessures, mes déceptions et mes longues nuits du sans sommeil. Ils ignorent mes rêves et mes défauts cachés. Ils ne savent pas que seule ta patience   avaient eu raison de mes névroses. Mais c’est vrai, ils n’ont pas besoin de savoir tout cela.

L’homme de mes espoirs est ton autre ami Demba. Il est si prévenant. Depuis ton départ, il joue le rôle d’un second père pour les enfants. Il veille sur la famille. Il ne manque pas un week-end sans nous rendre visite et toujours avec un petit quelque chose à la main. Aujourd’hui, c’était du lait  apporté de son champ.

Cette bienveillance ne pouvait me laisser indifférente. Tu comprends ? Je m’émeus de sa sollicitude et sa présence est un réconfort dans ma solitude. Depuis quelques temps, je m’impatiente à attendre ses visites.

Mais est-ce que ces sentiments sont bien sages ?

Tu aurais trouvé la bonne réponse.

Tu m’aurais dite de ne pas m’en vouloir mais de ne pas trop m’épancher non plus,  car cela aurait été irraisonnable. Tu m’aurais rappelée son statut d’homme marié et l’amitié que sa femme me porte. Tu m’aurais conseillée de garder cet amour au fond du cœur, comme je sais si bien le faire, en attendant qu’il s’évanouisse.

 Et tu aurais eu raison.

 Monsieur mon cher époux, que mes plaintes ne troublent guère ta quiétude. Tu sais que je suis d’autant écervelée que je suis modérée. Je saurai faire le bon choix... même si ma couche reste froide.

 Je vais m’arrêter là. L’inspiration s’épuise, je la laisse donc partir. Il ne faut pas la forcer, j’aime quand elle me prend au dépourvu.

 Peut-être qu’une autre fois je te parlerais de la vie, d’amitié, de tout ou de rien.

Peut-être que la prochaine fois, je te dirais pourquoi je veux que tu sois là, à cet instant précis, auprès de moi…

Peut-être que la prochaine fois je serais timide pour dire cela et je t’écrirais alors des choses qui n’auront pas vraiment de sens…

Peut-être que la prochaine fois il y aura peut-être rien…

 Repose en paix. 

 

Par celle qui aime penser à toi, ta très chère Madame DIARRA.

 

Mardi 12 juillet 2011 2 12 /07 /Juil /2011 14:58

les-mots

 

J’ai bien lu quelques auteurs. J’ai aimé les poèmes de Lamartine, « le Lac » que je récitais  en émois; j’ai lu « Candide » de Voltaire, en ne  retenant cependant que la candeur du héros. « Demain dès l’aube… » de Victor Hugo m'inspira dans mes tentatives d’écriture. 

J’ai effleuré  l’œuvre de Simone de Beauvoir, en appréciant l’intelligence de l’auteure, la pertinence de ses analyses,  sans opter pour certaines de ses  idées. j’ai débuté « Madame Bovary » sans toutefois le terminer, mais j’ai pu m’identifier à Elle, avec ses inepties et ses utopies. « Wagrin » d’Amadou Hampâté BA fut simplement un voyage, que je cherche à  revivre  souvent à travers les œuvres littéraires africains.

« Les bouts de Bois de Dieu » m’amena au passé, je me voyais bien dans les rues de Thiès  entrain de participer à une réunion des grévistes du chemin de fer, mais c’est avec « Sous l’orage » de Seydou Badian que je fus carrément nostalgique de ce passé que je ne vécus pas, et de ces amours d’autrefois.  

Et si avec «Femmes d’Afrique » d’Awa Keita, j’ai pu connaitre et respecter cette femme seule se battre en milieu d’homme pour la liberté, pour son pays, sa romance avec l’un des pères de l’indépendance,  sujet qu’elle a, à peine, évoqué dans son récit, me fit spéculer longtemps sur les variantes possibles de cette relation, si elle avait vécu ; une grande œuvre romanesque, qu’on aurait pu titrer « Les amoureux du désert ».

 

Je connais peu de choses, et à cela mon ennui à m’atteler à des études savantes mais astreignantes  font de moi un être ordinaire, qui vit avec ses petits plaisirs, sans la prétention de détenir un quelconque savoir. Mais, je pense posséder assez d’empathie pour sentir certaine vérité des choses. Et,  Dieu m’a doté d’un peu de talent qui me permette de les conter avec bonheur.

 

Les  écrits sont toujours subjectifs. Ils ne s’intéressent qu’aux sujets qui séduisent l’auteur mais ils restent néanmoins universels, « quand je parle de JE, je parle de VOUS », disait  l’écrivain.  Les thèmes choisis portent sur des mots et maux qui me touchent. Mais, j’espère qu’ils toucheront également  l’Autre,  cet anonyme quelque part, dont je raconte peut-être l’histoire sans le savoir, ou auquel j’apporte un petit quelque chose. Au moins, ils  auront servi à cela.

Dimanche 3 avril 2011 7 03 /04 /Avr /2011 00:26

Je l’ai senti à 4 ans, au jardin d’enfant du projet quand je jalousais sans le comprendre ces filles qui tournaient autour  de Paul, le petit blond de la classe. Mon 1er amour.

Je l’ai appris à 11 ans, quand toute affolée et en même temps excitée,  ma grande sœur m’apprenait à utiliser une serviette hygiénique.

 Mais j’ai commencé à le vivre vers les 13 ans, par une coquetterie exagérée qui inquiétait ma mère et faisait sourire mes sœurs.  Avec peine, mère essayait de diriger mon regard, mais il y avait tant de choses à voir que cela était difficile.

C’était alors mon  impatience face à cette puberté qui venait trop lentement à mon goût ; ma poitrine qui tardait à pousser, mes  hanches encore étroites, même sous 2 ou 3  pagnes attachés ensemble.

 C’était aussi les séances de maquillage avec les copines, toujours  amusantes, avant de se rendre à un bal du quartier. On prenait conscience de notre féminité qui se caractérisait surtout par notre envie de séduire tout le monde et personne à la fois. Et je crois que,  j’aimais bien cela.

C’était aussi  les sourires timides mais  toujours coquins,  chaque  fois que  je croisais le regard trouble du  beau gosse de la classe. Je prenais conscience de mon corps  au fur et à mesure qu’il murissait. Je prenais ainsi conscience de mon pouvoir.      

Etre femme, on l’apprend toute seule; d’une façon intuitive et sans qu’on ne nous dise comment faire.

Et puis j’ai grandi. Le corps chétif s’était arrondi ; plus besoin de rembourrer les hanches, elles étaient bien faites à souhait. Les maladresses de la petite fille furent vite place aux manières un peu apprêtées de la femme. Fini la spontanéité ; fini la candeur. Les quelques déceptions ça et là avaient un peu endurci le regard, il était plus cynique. Le sourire devint moins large. Les yeux brillèrent  moins. Les gestes devinrent avares. Je venais de naitre dans un  monde d’adulte.  Et, c’était la jungle.

 L’instinct de survie devient imminent,  il fallait se préserver des épines qui se trouvaient ça et là.  Par peur de se blesser, chacun se recroquevillait dans une bulle. Je n’y échapperai pas. Les échanges devinrent moins franches et les amitiés moins sincères.

 Je naquis dans ce monde nouveau qui  failli me rendre aveugle. Il n’y avait pas assez de couleurs, tout était gris et sombre ; misérable et creux. Un monde de zombies où le bonheur devenait matériel,  l’amour, carrément physique. Et la joie d’aimer? Une sottise.

 Et moi, femme, dans ce jungle où le sexe se mourrait, disparaissait, faisant place à un 3ème sexe,  et que les savants cherchaient à le réinventer en introduisant un nouveau concept : le genre, il fallait que je me mêle aux combats des hommes pour prétendre les séduire. La donne avait changé. Il fallait les ressembler. Alors le look devint androgyne, et le corps de la femme devint maigre et musclé. Etre sexy et savante, chef de famille et chef d’entreprise: voilà l’idéal des femmes de ma génération ;  mais le problème c’est qu’avec ça,  la névrose n’est jamais bien  loin.

Quelques hommes, paresseux et faibles,  renoncèrent à leur devoir, et se plaisent  à ce jeu de rôles. Et la femme plus désespérée que jamais  fait semblant de se trouver une autre raison de vivre en dehors de ces compagnons de toujours. On s’ignore, on cherche son bonheur de son côté, ne comprenant pas que cela est impossible quand on est seul. Alors, quand le corps réclame son dû, on s’invente des amours qui n’ont aucune valeur que la fortune qu’on y met. 

Et pourtant, mon corps n’était pas fait pour endurer  les 10 travaux d’Hercule. Dieu au sommet de son art, l’avait moulé avec grâce, avec une divine douceur pour lui donner des formes belles, harmonieuses et souples. Même la démarche  avait reçu un coup de scalpel magique pour qu’elle puisse être dansante  à chaque pas.

Cette œuvre d'art, qu’il fallait que je torture aujourd’hui, soumise  à la dictature des mégalomanes de la mode,  avait eu jadis, son heure de gloire. Source d’envie et  de querelles,  de guerre et de paix, de défis grandioses qui changèrent à jamais  le visage de certains pays, les femmes n’avaient pas besoin de la force d’Achille pour savoir mouler le monde à leur guise.

En quelques minutes, leurs  câlins et leur tendresse suffisent à terrasser le plus fort des hommes.

Il est peut-être temps, qu’on se réconcilie avec cette essence originelle, qui nous donne une force dont on ne soupçonne la grandeur, et qui ne se mesure pas par notre  férocité mais par la beauté et la complexité de notre âme.

Une prise de conscience qui me fait  sourire, car jusqu’à ce soir, je n’y avais pas vraiment pensé.  Alors je me dis : en fin de compte, ce n’est pas si mal d’être une femme.

 Je n’ai pas besoin de revendiquer mes droits pour savoir que j’ai tous les droits ; et je n’ai pas besoin de couronne pour être la reine de l’humanité.

Demain,  je me parfumerai encore,  prendrai plaisir à souligner  mon regard de khôl et à parer mes lèvres de rose. J’accentuerai mes coups de hanche à  chaque pas que je ferai, sachant qu’ils  ne définissent  ce que je suis, mais que c'est parce que, j’aime tout simplement cela.

Bonne fête de 8 mars!

Mercredi 21 juillet 2010 3 21 /07 /Juil /2010 17:14

70105Après plus de vingt ans de mariage et de vie commune, il ne restait  plus rien avec celui qui fut le premier homme que j’ai connu et était encore le dernier que j’avais aimé.

Oui, c’était bel et bien terminé.

 

Je ne méprisai plus Mariam ma voisine de quartier, au contraire je l’admirais désormais. Si seulement je pouvais avoir sa force de supporter l’insupportable, de cesser de me battre et de me dire que c’est ainsi ; cette fatalité qui fait tout l’honneur des honnêtes épouses.

 

Mourir ? Oui, je l’ai pensé mes enfants. Pardonnez-moi mais ma douleur était trop grande. J’ai pensé me suicider pour votre père. « Un homme ?! L’ultime malédiction pour une femme !», aurait dit mère. Lâche ! Allaient ajouter les autres. Mais pour moi il n’était pas n’importe quel homme, c’était aussi l’amour de ma vie.

Oh mes chéris, ne pensez pas que vous ne comptiez  pas, si, mais seulement lui comptait plus.

 

Pourquoi n’ai-je pas avalé ces comprimés de barbiturique que j’avais acheté en douce à la pharmacie ? Personne ne se saurait rendu compte de rien et on ne fait pas d’autopsie sur nos morts, et je n’avais pas un profil suicidaire. J’étais une bonne musulmane. Je faisais mes cinq prières régulièrement et j’avais enfin accepté ma situation d’épouse délaissée, du moins, je faisais semblant. Non, personne n’allait se douter de rien.

 Je déguisais ma peine sous un sourire plat, collé perpétuellement à mes lèvres. Tous les jours comme une automate, je faisais les mêmes gestes quotidiens, en pleurant un peu, quand j’étais sûre de n’être vue par personne, mais toujours avec le même sourire niais. Je pleurais en souriant.

 

Il fallait donner l’illusion du bonheur, ne serait-ce que par respect pour la quiétude des braves gens. Mais j’adoptai cette politique assez maladroitement. Passant mes journées à sourire bêtement et mes nuits à pleurer, ma mine devint des plus hagardes, et mère eut  peur que je ne devienne folle. Mais, personne n’allait penser au suicide.  

 

En me trouvant inerte dans mon lit, on aurait dit que j’étais morte dans mon sommeil ou de chagrin peut-être. Cela  arrive parfois.

 

Mais je suis la fille à ma mère, croyante et aussi un peu peureuse. Je craingnais l’enfer et cela me découragea dans mon entreprise. Les prières m’ont sans doute aidée aussi.

 

***

Comme j’étais incapable de partir et qu’en refusant une coépouse mon mari me délaissera à jamais, je rendis les armes. J’avais perdu. Je décidai de faire comme les autres, c'est-à-dire laisser le destin faire ce qu’il avait à faire.

 

J’attendis avec sérénité le jour où mon cœur fatigué cessera enfin de battre. La félicité dans l’autre monde mérite bien cette petite patience, n’est-ce pas ?

Ce fatalisme me soulagea, car désormais je ne faisais plus semblant…Mais elle m’abroutit comme jamais je ne l’avais été.

 

***

 

Je me laissai mourir, toujours ferme sur ma décision cependant : pas de coépouse.

 

 

Et si Momo ne parlait pas divorce, c’est parce qu’il ne voulait pas que j’aille avec la moitié de nos biens. Ces gains que j’ai aidé à acquérir, même si je ne faisais que la mère, la ménagère et la pute,  il était hors de question pour lui de les partager avec moi.

Et il savait ma faiblesse : j’étais dépendante de lui, moralement et matériellement.

 

La seule solution était que je cède. Il attendait. Pourtant, rien ne me faisait plus peur que la polygamie. Je ne me sentais pas capable de la supporter et l’idée même me paraissait totalement aberrante.

 

Je me disais que pour avoir un foyer heureux on n’avait pas besoin d’être  trois ou cinq pour le gérer. Et que la seule justification de cette pratique réside dans l’égoïsme de nos hommes qui se donnent seuls le droit d’être sensibles aux aventures ; comme le disait une amie, toujours attirés par de nouvelles terres à défricher. Mais qui n’a pas besoin de nouvel espace ?

 

Si mère nous avait éduquées en étant  de futures parfaites épouses, elle avait oublié de tuer en moi ce rêve, ce sentimentalisme naïf qui fait tout le charme des héroïnes de Barbara Cartland et qui me fit longtemps croire en l’amour et en sa vertu ; croire qu’une relation peut être fidèle et durable quand on y met le cœur et la volonté.

 

Mère ne nous avait pas prévenues que l’homme se lasse vite. Qu’il arrivera un jour dans nos vies d’épouses où on devrait s’effacer pour une autre, la nouvelle, la favorite ; où nous devrions essayer d’accepter, pendant ces longues nuits sans sommeil, que notre mari soit à ses côtés. Accepter, non sans imaginer avec résignation, les nuits qu’ils partageront ensemble, leurs étreintes passionnées, leurs sanglots étouffés d’extases.

 Elle ne nous avait pas dit mère, que cela pouvait se passer à une chambre de la nôtre.

 

Non, avec mère on ne parlait jamais d’amour, ni d’homme, ni de sexe ; on ne parlait pas non plus de l’art de séduire, celle que maitrisent tant des femmes wolofs. Avec mère, si on parlait de mariage on ne parlait que de soumission et de dignité. Elle nous disait de tout supporter pour la baraka de nos futurs enfants.

 

Mais,  je n’étais pas prête à supporter en plus de sa présence, toutes ces rivalités, ces jalousies, ces mesquineries entre coépouses qui ne finissent jamais, qui durent toute une vie jusqu’à ce que la plus douée, la plus rusée l’emporte.

Je l’avoue, je n’ai jamais été un bon stratège. Non mère, je ne suis pas aussi courageuse.

Et sans parler des envoûtements, des sorcelleries que l’on use pour détruire l’autre ou les enfants de l’autre, je ne pouvais pas prendre ce risque.

 

Il y avait aussi ce serment qu’on s’était fait à la mairie et auquel je n’avais aucune envie de renoncer sous prétexte que monsieur ne pouvait plus honorer sa part de contrat. Je n’accepterais de sa part une injustice que je ne lui ferais pas.

Certains de ses amis m’ont taxé d’égoïsme. Ils sont pardonnés car ils ne savent pas. Jamais ils n’auront à souffrir cette situation. Non, aucune crainte, la polyandrie a été toujours bannie de nos cultures n’est-ce pas ? Chers monsieur, heureusement pour vous.

 

Je ne suis pas un objet Mohamed Diallo, pas une chemise que l’on use et que l’on range dans le tiroir parce que soudain on a envie de nouveauté. Oh non ! Je suis une femme avec tout son humanisme. J’aurais préféré mourir que de céder à ton chantage.

 

Les mots m’échappent, les mots se bousculent…

 

Trois mois étaient passés, je travaillais comme caissière dans une institution de micro-finance de la place, un poste que m’avait trouvé Fifi...Oh ma chère Fifi, personne ne me comprenait mieux que toi, ces souffrances tu les avais déjà vécues. Deux bâtards d’un mari absent à élever, il faut dire qu’il y a de quoi aguerrir toute femme. Et Fifi avait trouvé sa force dans un boulot qui la passionnait.

 

« Un travail, c’est ce qu’il te faut, m’avait-elle dit ». Et grâce à ses relations elle m’en chercha un. Je m’accrochai à mon nouveau poste tant bien que mal, croyant y trouver une nouvelle raison de vivre, mais j’y arrivais mal. J’ai essuyé des remarques souvent déplaisantes de mon chef à cause de mes négligences répétées. Mais j’étais à peine concernée, rien n’avait plus vraiment d’importance.

 

***

 

 Il me fit savoir que non, que l’espoir était toujours possible, qu’il fallait seulement y croire.

Il s’appelle Marc, un burkinabé, client dans notre institution.

Marc rentra dans ma vie d’une façon très naturelle.

 

Nous n’étions que deux caissières, vite avec Marc nous sympathisâmes, c’est un homme ouvert et très jovial.

Quand il venait alimenter son compte, ce qu’il faisait régulièrement, il prenait toujours le temps de causer et de nous taquiner. Et puis un jour, il m’invita à déjeuner à la cantine du service. On parla. Je me sentis à l’aise avec lui. J’appris qu’il était veuf d’une malienne rencontrée à Bobo-Dioulasso et qu’il avait avec cette dernière deux magnifiques garçons.

 

Avec lui j’appris le bonheur de rire de tout et de se moquer de la vie. J’appris à trouver à la vie une raison plus profonde que vivre et qui a tendance à nous échapper.

 

Il me demanda de parler de ma peine, et trouva les mots qui ont su me soulager. Il m’aida à me rendre compte que ce n’était pas de ma faute. Mais surtout, il me fit comprendre qu’il faut parfois perdre pour mieux réussir.

 

Je  me rappelai, que ce qui fait le charme de la vie, ce sont les petits moments de joie mais aussi les aléas du destin. Comment en s’efforçant de les éviter, en s’enfermant dans un carcan qui condamne tout mouvement donc toute vibration, on peut espérer pouvoir toucher, sentir et atteindre l’essence même de la vie?

Il ne fallait pas avoir peur, l’avenir peut être rose.

 

Alors j’acceptai l’inacceptable, la fin de mon histoire avec Momo. Il fallait débloquer la situation. Quand c’est finit il faut savoir tourner la page et se tourner vers ailleurs, qu’on espère mieux, en n’ayant plus toutefois la crainte du pire.

 

Ce fut moins difficile que je ne le croyais. Momo avait réussi de tuer en moi les derniers sentiments que j’éprouvais pour lui et Marc m’aida à m’en rendre compte. C’était la fin d’une romance…ou d’une simple dépendance sentimentale ?  Je me mis à réfléchir sur la question.

 

***

Entretemps, Momo fit le mariage religieux de sa maitresse sans m’en avertir. La loi l’interdisait mais ceux-même qui votaient la loi le faisaient. Il n’y avait donc pas de risque.

 

Elle avait enfin réussi, elle était devenue sa femme devant Dieu et les hommes. Je demandai le divorce. Pas par jalousie, mais parce que je n’éprouvais plus rien pour l’homme qui fut pendant plus de 20 ans mon époux. Il le comprit autrement. Et  il n’avait nulle intention que je parte avec la moitié de nos avoirs : une villa à ACI 2000, deux terrains lotis à Kalanban-coro, un champ de 10 ha à Kassela, et un compte en banque qui s’élevait à quelques millions.

 

Il réussit à obtenir du juge  deux années de réflexion, au lieu d’un,  avec séparation de corps. Une aubaine pour lui. Il allait pouvoir aménager chez sa « kognomoussou », tout en espérant qu’au bout d’une année, après les visites de l’imam du quartier, les prières de mère et les supplications empressées des amis, j’allais changer d’avis et faire comme d’autres : servir de parure au vieux salon durant le restant de mes jours… et mes enfants seront baraka. Amen !

 

Ma coépouse se vantait d’avoir mon mari dans sa main, mais qu’elle l'ait dans son ventre et cela m’aurait été égal. C’était fini. Je ne savais pas cela possible, mais envers Momo je ne ressentais ni tendresse, ni rancune, ni même plus de la colère mais seulement une indifférence totale.

 

Je venais de rouvrir les yeux. Je regardais cet homme qui m’avait fait perdre la tête pendant des années et je ne voyais rien, rien…qu’un quinquagénaire ordinaire avec sa bedaine redondante, une tête dégarnie presque lisse, des yeux apetissés sous des rides du temps qui passe.

 

***

                                                                    

Quand a-t-on su que notre relation devenait un peu plus qu’une simple amitié ? Je n’en sais rien. Toutefois, une douce complicité s’était installée entre nous et j’avais pris goût à sa compagnie.

 Nous  devenions chaque jour un plus complices, Marc et moi ; avec lui je n’eus plus besoin d’être parfaite. Je devins libre d’être ce que je suis. Je me rendis compte que l’imperfection peut être aussi une source de séduction.

 

On se dit des choses qu’on n’aurait jamais pu confier un jour à autrui. C’est un amour tendre et courtois, entre deux personnes adultes qui ont su se rencontrer au moment opportun. Un amour rationnel où chacun a sa place.

 

                                                                               ***

 

J’avais 46 ans et j’aimais un homme qui m’aimait aussi, me désirait et me respectait. Je pouvais encore croire au bonheur.

 

Alors quand Marc m’invita à passer avec lui et les enfants des vacances à Ouagadougou, je ne vis aucune raison  de refuser. Si le juge pensait que j’avais besoin de réflexion, quant à moi je me sentais libre depuis fort longtemps. Mais il y avait les enfants. Je ne voulais pas les mêler à ça. Comment les épargner ?

 

Avant de demander le divorce je les avais mis au courant. Ils étaient désemparés mais un peu soulagés, ils aimaient leur père et ce sentiment était réciproque mais depuis la venue de leur belle-mère ils avaient  l’impression qu’il les avait trahis  pour une inconnue.

 

Ils avaient besoin d’aimer ou de haïr mais ce n’était jamais aussi simple, donc l’ambiguïté de leurs sentiments envers nous leur frustrait. Ils se sentirent abandonner comme si leur poids n’avait jamais vraiment compté dans notre couple, et ma demande de divorce leur soutint cette impression.

 

J’étais désolée pour eux, mais  je ne pouvais faire autrement. C’était au-dessus de mes forces de continuer de vivre ainsi. J’essayai de leur expliquer qu’ils n’avaient pas à culpabiliser, ce n’était pas de leur faute. Je leur jurai notre amour et leur expliquai que cette décision ne répondait que de leur père et de moi.

 

Peut-être me suis-je mal prise ? Mes enfants, avant très épanouis, déprimèrent. Mon aînée me dit avoir compris mais déménagea peu après chez sa grand-mère. Le divorce peut-être traumatisant mais j’avais une vie à vivre moi aussi.

 

Enfin quelqu’un me faisait sourire, il fallait en profiter. En me voyant heureuse ils le seront  certainement, ils doivent avoir marre d’une mère toujours attristée. Même si pour l’instant c’est difficile pour eux de l’accepter ils le comprendront plus tard. Ces idées me réconfortèrent et m’encouragèrent dans mon projet.

 

                                                                          

                                                                       ***

 

A 46 ans je n’y croyais plus. La ménopause qui vous surprend, un corps encore jeune qui se dessèche et vous devient hostile. Des hormones qui vous malmènent. Des ans qui vous hantent. Et cette peau encore lisse, à peine ridée, mais si terne, si terne sous des yeux mornes de résignation, à attendre...que le temps passe.

Non, plus jamais de cela.

 

- Marc, c’est oui à condition qu’on parte par la route, et seuls.

- Ce sera selon ta volonté ma chérie.

 

Je confiai la maison à une de mes cousines. Il confia les siens à sa sœur.

Une semaine après, on était sur la route du Faso. J’étais morte d’excitation, le voyage était un hobby dont je n’avais que très peu profité.

Goûter cette chaleur dans chaque escale, dans chaque ville ; voir toutes ces animations, humer ces odeurs, découvrir ces civilisations qui font voir que l’Afrique existe encore, j’adorais cela.

 

Mais voyager avec des copains à l’intérieur du continent n’avait été qu’une utopie d’adolescente rêveuse. Une fille de bonne famille ne prendrait pas le pays avec un groupe de jeunes surexcités, n’est-ce pas ? Ce serait d’une telle inconvenance ! Ce matin-là, quand on prit la route  je ne me suis jamais autant amusée. Je savourais enfin une liberté qui m’avait été interdite. J’ai dû attendre 25ans pour la vivre.

 

Une décision que je n’aurais pas dû prendre pourtant, les paroles de mère n’ont jamais été aussi prophétiques : « Ton imprudence te perdra un jour, fillette », me disait-elle souvent.

 

***

 

Deux magnifiques semaines passées dans la famille de Marc à Ouagadougou me firent un grand bien. Sa famille m’accueillit sans préjugé et je me suis sentie à ma place.

 

- Epouse-moi, m’avait-il demandé.

- Je le veux bien mais je ne suis pas encore libre.

- J’attendrais le temps qu’il faudra.

Et il attendra.

 

Quand je rentrai après ces deux semaines, je fus reçue comme une étrangère dans ma propre maison. Mon mari qui ne venait quasiment plus voir les enfants y était désormais fréquent, et un peu trop attentionné avec eux à mon goût.

Mère ne m’adressait la parole que par nécessité, ma présence, me parut-il, semblait l’incommoder.

Les enfants au début méfiants à mon égard, finirent par renouer cette complicité qui nous liait jadis. Ma mine radieuse a du les rendre plus confiants.

 

Je ne comprenais rien à cette atmosphère étrange qui m’entourait, quand Fifi m'apprit :

 

- Maman est fâchée contre toi, tu sais ? Tout le monde parle mal de toi. Mais tu te rends compte de ce que tu viens de faire !? Tu es encore mariée là ! et… et tu te barres pendant deux semaines avec un autre homme, c’est de l’adultère ça, de l’adultère !

- J’avais besoin de ce voyage tu le sais bien et quant à mon mariage c’est fini depuis bien longtemps.

- Ça, les autres ne le savent pas. Et pourquoi tu n’as pas attendu la décision du juge ? Momo va utiliser ça pour te nuire. Tu le connais non. C’est tout ce qu’il attendait. Que crois-tu? … Tout le quartier sait que tu étais parti avec un autre homme et tu sais ce que ça fait à maman, ça la tue ma vieille. Tu n’aurais jamais! Jamais !

- Qu’ai-je fais de mal ?

- Vouloir vivre comme si les autres n’existent pas…et…et c’est égoïste.

 

Je ne finis pas cet entretien pesant que l’avocat de mon mari m’appelle, un ami commun qui avait pris le parti du plus offrant. Un peu gêné, il m’informa que son client m’attaque pour adultère et demande le divorce immédiat pour faute. On était en période de réflexion, non ? Oui, mais Momo atteste que j’entretenais cette liaison bien avant ma demande de divorce.

 

J’étais abasourdie, comment ose-t-il? Voilà ce qu’il voulait, que je parte sans un sou. Rien.

 

****

- Il ment!

- Avez-vous voyagé, oui ou non avec un homme autre que votre mari ?

- Oui mais…

- Bien ! Cet homme est-il votre amant oui ou non ?

- Nous nous fréquentons sinon...

- Donc c’est votre amant ! J’ai ce qu’il me faut. Tu peux t‘asseoir femme.

 

Cinq lettres pour définir toute ma féminité. Il me toisa et je baissai la tête. La salle bondée de parents, de connaissances, de curieux était silencieuse. Leurs regards me traversaient. Je me sentis à jamais salie.

Je n’étais plus que la femme mère de l’humanité, glorifiée pour être mieux blâmée, j’étais la pécheresse, l’héritière de l’originelle culpabilité d’Eve. Femme adultère.

L’avocat me posa des questions embarrassantes à la limite insultantes que j’étais tenue de répondre…bien sûr, qui respecte une femme qui n’a pas su fermer ses cuisses au premier venu ?

 

- Coupable !

 

Coupable d’avoir revendiqué mon droit au bonheur.

 

20 ans de mariage, d’une vie que je croyais construite me tombe soudain entre les doigts comme un château de carte. Comme si toutes ces années n’avaient vraiment pas compté. J’aurais voulu que ça se termine autrement. Mais hélas !

 

 Il avait réussi à me dépouiller de tous, de mes enfants, de ma sécurité matérielle, de mes belles années de jeunesse et surtout de ma dignité. Il croyait qu’avec cela il allait pouvoir être plus heureux, qu’il allait pouvoir se construire une  nouvelle vie sur la ruine de la nôtre.

 

J’ai été coupable, de ne plus vouloir subir. Coupable, d’avoir ignoré le regard des autres pour celui de l’amour. Coupable ! D’avoir aimé alors que je n’avais plus ce droit.

Mais savoir aimer et pouvoir toujours aimé n n’est-il pas la plus grande des richesses ?

 

Voilà écrit en quelques mots simples, des mots sans  reproches, cette peine de cœur qui me rendit si coupable…

 

 

Mercredi 30 juin 2010 3 30 /06 /Juin /2010 16:55

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        - Comment en est-on arrivé là ?

        - L’autre est jeune et belle,  avait répondu mère.

        - Je ne suis pas vilaine.

        - Mais plus très fraîche, ma chérie.

       - 46 ans, est-ce si vieux que cela ? Pour moi la vieillesse est un état d’esprit.

        - Si tu le dis…

        - Mais je l’aime ! et...Je n’ai pas honte de mes sentiments, ils sont naturels.

        - Tu le devrais pourtant. Tu n’es plus une enfant et chaque chose à son temps

        - Ma vie de femme est-elle donc…déjà finie ?

        - Si cette vie se limite à ta vie sentimentale et sexuelle, j’ai bien peur que oui. Et puis, soyons franches, ces acrobaties ne sont plus de ton âge.

        - mère?

        - Ne m’oblige pas à être impudique.

        - Je me battrais pour qu’il revienne.

        - Amen ! 

 

J’appelai ma bonne Bâna. Elle m’amena des ceintures de perles qui étaient en fait des gris-gris travaillés par un grand marabout de la place ; ces ceintures assuraient la fidélité de l’homme qui les toucherait. Elle m’enseigna des incantations envoûtantes, capables de forcer l’amour dans n’importe quel cœur. Ces kilissi que je rechignai de mémoriser au début de mon mariage, furent cette fois-ci appris avec assiduité. Elle me donna des élixirs d’amour avec lesquels en s''induisant le corps pouvaient donner un sex appeal aux femmes les moins attirantes. Certains avaient la vertu de redonner aux plus expérimentées, une jeunesse de première heure, quand on les plaçait dans des parities intimes. Ah les hommes ! Que ne ferons-nous pas pour vous retenir, et pourtant...

 

Quand je commençai d'utiliser ces « médicaments», Momo qui s’acquittait de ses devoirs conjugaux une fois par semaine, plus par obligation que par réel désir, redoubla la séquence avant de la quadrupler au bout de la semaine.

J’usais et j’abusais de ces drogues pour lui plaire encore, pour qu’il me revienne, et je ne devins plus pour Momo qu’un objet sexuel.

 

Un objet qui le contentait mais qui paradoxalement le répugnait.  J’avais cru à un retour possible d’affection mais je me rendis vite compte que c’était sans aucun égard envers ma personne. Mon mari ne pensait qu’à son seul plaisir. Nos  étreintes qui n’avaient plus rien de romantique finissaient toujours dans une glaciale indifférence. Je restais éveiller les nuits durant plus abattue que contentée, un goùt amer de remord à la bouche.

 

Notre relation se pervertit. Ce n'était plus un partage, mais plustôt un abandon. Momo faisait preuve d’un sadisme que de par mon laxisme, j’encourageais. Je m’offrais; il se servait ,sans dire merci. Mais cette prise de conscience, que je fis d’ailleurs très tôt ne changea rien. Je me prêtais à tous ses désirs pourvu qu’il reste. Je m’y employai avec une telle ardeur que bientôt mon corps se fatigua, et je tombai malade. Je souffris de courbatures et d'autres maux que je préfère taire. Et monsieur en  profita  pour aller à un de ces voyages professionnels qui l’amenaient des semaines durant à l’intérieur du pays.

Mais, l’étrange excitation dans laquelle ce voyage l’avait mis, finit par m’ôter mes dernières illusions.

 

Les petits pagnes amenés par ma bonne Bâna  ne sortirent plus de l’armoire. Ses encens aux effluves envoutants  ne parfumèrent plus mon intérieur. Les ceintures de perles n’allèrent plus à ma taille. Ma lingerie devint d’une banalité écœurante, et mon livre «  comment aimer et garder son mari » resta dans le tiroir.

 

Rien n'avait plus d’importance.  Mon mari ne me voyait plus en tant que femme, je ne n’étais plus que la mère de ses enfants, la gérante de son foyer. Ma féminité aussi dans le placard. Je n’avais plus tellement le choix.

 

 Il n’y a rien de pire que l’indifférence d’une personne aimée, la sienne me devint insupportable. Je n’étais plus rien car je ne valais plus rien à ses yeux, me disais-je. Plus de discussions, plus de complicité aucune.  À peine un bonjour le matin, et un timide bonsoir les rares nuits qu’il ne découchait pas.

 

Ma confiance en moi  prit un grand coup. On se sent misérable et inutile mais aussi vaguement fautive. Je me gavais de nourriture pour oublier car les larmes seules ne pouvaient plus soulager.

 

Quant aux enfants, ils étaient assez grands pour comprendre, mais par pudeur ils ne posaient pas de question. Ils assistaient involontairement et impuissamment à la dégradation de leur cocon d’amour. Et ils en étaient très malheureux. Je mis ma sirani dans la confidence.  Oh ma chérie ! Pardonne à ta mère d’avoir mise sur tes frêles épaules, les souffrances  qu’elle-même ne pouvait plus endurer.

 

Les mots m'échappent; les mots me fuient...

 

Je grossissais à vue d’œil. Certains y voyaient la preuve de mon bien-être, mais s’ils savaient !

Je n’avais plus goût à rien. Je commençai à ressembler à Mariam, ma voisine du quartier, le prototype même de la femme délaissée. Sauf que d’elle, il ne restait plus que quelque lambeau de chairs. Un vrai squelette vivant. Sinon c’était le même regard triste et désabusé ; la même moue amère à la bouche.

 

Non ma chérie, pas toi ! Ressaisis-toi ! Tu es différente de ces femmes mal-aimées. Avec ton mari, vous êtes différents ! Mais en quoi ? J’étais pareille à ces femmes, qu’avant je méprisais la faiblesse et l’apathie face à une situation pour laquelle je les tenais pour responsable.

Je fis de ces femmes aigries par le manque d’affection; ces femmes torturées psychologiquement et matériellement parce qu’elles n’avaient pas su rester la favorite ; ces femmes désespérées qui se ruinaient chez les marabouts pour un peu de rêves qui se finissaient généralement en cauchemar.

 

Oui, je fis de ces mères dont les enfants subissent en silence mais finissent toujours par payer  le prix d’une situation dont ils ne sont que des victimes.

 

Je faisais désormais partie d’elles ! Elles qui n’avaient plus d’autres sujets de discussions que les hommes, leurs défauts, leur insouciance et leur inconscience...Et j’ai compris.

 

Maintenant je comprends mieux que personne comment la solitude peut vaincre la volonté la plus féroce, la force la plus redoutable ; comment elle peut détruire les rêves les plus romantiques. J’ai compris également comment la déception peut corrompre l’amour le plus honnête.

 

***

 

Je n’arrive pas,  mère, je n’arrive plus. «  Sois patiente. Le mariage n’est pas facile, il y a des moments de bonheur certes, et des  périodes difficiles qui finissent heureusement par passer, toujours. Sois patiente, sois patiente ma fille ». Il ne dort plus à la maison mère, et elle est enceinte de lui. «  Laisse-le faire. Veuille sur tes enfants et prie pour eux. Ils seront ta fierté et rétabliront un jour ton honneur. Que cherches-tu de plus ? ». Son affection, et je l’ai perdu. « Oh ! Honte sur toi ma fille ! L’amour, est-ce cela qui te nourrit ? ». Hélas oui.

 

Pourquoi d'ailleurs discuter? Tu ne peux pas comprendre mère, tu es d’une autre époque, l'époque où l’amour était bani car taxé de vice; l’époque où les  époux ne se découvraient que dans la chambre nuptiale; l'époque où l’épouse était la sœur, la mère mais pas certainement la maîtresse. L’époque où les femmes étaient mutilées pour contrôler leur libido  débridé. L’époque, où, l’épouse d’un certain âge était remplacée dans ses fonctions  par une jeunette plus vigoureuse.

Mais mère, moi je ne suis pas de cette époque-là. Je ne me suis mariée que par amour et uniquement par amour.

 

Mieux vaut que je parte. «  N’y pense même pas ! Le mariage c’est pour la vie. Et d’ailleurs, où vas-tu aller avec tes enfants ? Tu ne travailles pas, comment vas-tu faire pour les nourrir ? ou veux-tu lpeut-être les laisser élever par une autre femme ? J’ai toujours haï cette monogamie, source de tous nos problèmes. Qui êtes-vous les femmes d’aujourd’hui pour condamner ce que Dieu a ordonné ? » Il n'a pas ordonné, Il l’a permis. « C'est la même chose. »

N’y a-t-il pas d’autre solution ?

 

J’errais dans ma maison telle un zombie, vaquant à des occupations fortuites pour m’occuper l’esprit et oublier. Quelques fois  je partais chez des amies qui ne voulaient écouter mon malheur que pour mieux oublier les leurs.

 

Je cherchai le soutien auprès de ma belle famille, croyant trouver auprès d’elle un peu de compréhension ou une âme compatissante à ma douleur. Peut-être aussi, espérais-je trouver quelqu’un qui saurait raisonner Momo. Mais je ne reçus que du mépris, des reproches et de l’indifférence.

Eux que j’ai aimés et mieux entretenus que ma propre famille; eux qui ont toujours été les bienvenus chez moi et qui ont si souvent profité de ma générosité lors les évènements sociaux, me laissèrent tomber et m’isolèrent en un des moments les plus difficiles de ma vie. Pour eux j’étais la fautive, coupable d’avoir refusé de changer l’acte de mariage. Coupable de ne pas permettre à mon mari d’officialiser son adultère. Leur méchanceté partait jusqu'à  faire les louanges de  l’autre femme à ma présence; leur nouvelle chérie, qu’ils disaient.

 

Alors je m’accrochai à mes enfants, tout en essayant de faire bonne figure devant eux, mais nul n’était dupe et les pauvres petits s’étouffaient dans ce climat malsain.

 

- Laisse-le l’épouser, me dit mère.

- Non, je ne le peux pas. je n’ai pas la force de me battre toute ma vie contre une coépouse.

- Pourtant c’est la seule solution, ma fille. Si tu veux qu’il revienne vers toi, accepte de le partager avec elle. 

- Plutôt divorcer.

- Ne dis pas de sottises. On en déjà parlé…mais, as-tu pensé aux enfants ? 

- Je ne fais que penser à eux, mais dire que je reste à cause d’eux serait pur mensonge. Ils souffrent plus que moi de cette situation. Voir ses deux parents s’ignorer, se haïr,se déchirer…voir sa mère souffrir sans pouvoir rien faire, mère crois-moi, il n’y a rien de plus traumatisant pour un enfant. Et, quel exemple donnerais-je à mes filles ? Celui d’une femme incapable à s’occuper d’elle-même toute seule ? Si je ne divorce pas, ce n’est certainement pas à cause d’eux, mais parce que j’en suis incapable mère et...et cela me fait honte.

- Ton père a fait pire. Pourtant vous avez eu une jeunesse heureuse malgré tout, et vous êtes normaux.

- N'en sois pas si sûre. On aurait préféré que tu partes au lieu de subir avec toi toutes les humiliations que père te couvrait. On se sentait responsable de ta douleur. On savait que tu restais pour nous…Papa et toi, mère, c’était l’enfer. 

- Comment oses-tu ? Que Dieu te pardonne cette impertinence.

- Dieu ne peut plus m’en vouloir pour cela, Dieu m’a déjà pardonné depuis longtemps.

- Reste encore un peu, rien n’est éternel même pas la douleur 

- Ai-je d’ailleurs le choix, sinon pire, la force de partir?

 

 

                                                                           

                                                                     ***

 

-     Allons-y consulter le marabout de Sata, me dit Fifi. Il vient de Sikasso et il est très réputé.

-     Qui est Sata ?

-      Ma collègue de bureau.

 

En d’autre circonstance j’aurais fait balader Fifi, mais en ce moment, j’étais désespérée. Elle m’aurait parlé du djinn en personne que j’aurais accepté.

 

Dudit marabout était en fait un féticheur géomancien. La collègue de Fifi habitait un quartier périphérique de la capitale aux routes très cahoteuses, l’accès n’était pas facile mais notre détermination n’en fut pâtie pour autant. Karamoko nous reçut avec un professionnalisme d’homme d’affaire avisé. Flanqué d’un sourire commercial, il nous invita dans son bureau de travail, une petite chambre sombre, équipée de deux nattes et d’objets insolites qui auraient fait le bonheur du musée national. Je me laissai tasser sur un coin de la natte. Fifi, très à l'aise, informa l’auguste homme de notre visite. Sans un mot, ce dernier étala le sable fin qui se trouvait par terre devant lui, y traça une série de trait qu’il effaça aussitôt avant de me donner une poignée de sable dans lequel je devais souffler ma question. Après d’autres séries de trait, le praticien laissa tomber le verdict.

 

- Vous êtes délaissée par votre mari. Il vous trahit avec une autre (ce que je savais déjà) et cette femme vous a maraboutée avec du caca de chien pour qu’il ne vous aime plus jamais (rien que ça)… et  elle veut qu’il l’épouse (évident). Elle est de taille moyenne, pas très noirs de teint et un peu plus mince que vous ...et ...et elle doit avoir un parent qui s’appelle Mamadou (très vague)», et, conclut l’expert des problèmes conjugaux : « Vous êtes venu à temps sinon ç’aurait été trop tard, votre mari allait vous chasser de la maison sans un sou (J’en tremblai).

- Peut-on faire quelque chose contre ces maléfices ? demanda Fifi car moi je restais bouche bée devant le fait.

- Oui. Il y a toujours une solution, mais cela risque d’être très difficile… 

 

Après avoir profondément consulté son sable, il continua :

 

- Il faudrait m’amener une chèvre rousse, cent noix de colas rouge, sept mètres de percale rouge, un peu de cheveux de votre mari. J’en ferai des sacrifices aux djinns de la brousse, ainsi il oubliera l’autre jusqu’au nom. Je te donnerai aussi des lotions qui le rendront encore plus proche de vous.

- Vous faite ce travail à combien?

- Puisque vous êtes amies avec Sata, une cliente de longue date, donnez-moi 50 000 F seulement.

 

Apres lui avoir payé les frais de la consultation qui s’élevait à 2000fcfa, on se retira.

 

La nuit nous avait surpris. Une nuit noire et sans étoile. J'eus la désagréable impression de copuler avec le diable et ça ne faisait que commencer. Ce n’était pas sain ce que je faisais, j’en étais consciente mais je ne pouvais plus m’arrêter. Je frissonnai, encore plus déprimée que jamais.

 

J’avais suivi Fifi chez ce karamoko pour avoir un peu d’espoir, soulager de peu ma peine mais je n’avais eu encore que du désespoir. Encore et toujours.

 

Fauchée (Momo n’alimentait plus mon compte d’épargne), les 50000f, je les empruntai avec fifi. Je ne raisonnais plus. J’étais prête à vendre mon âme au diable pour garder mon homme. Égoïste ? bien sûr, mais je m’en foutais.

 

 L’homme de science occulte me donna deux fioles contenant chacune une solution noirâtre. Avec la première je devais m’enduire  le corps avant et après chaque ébat avec mon mari. Mais je n'eus pas l'occasion de le tester, car Momo, depuis son retour de voyage, respectait tellement mon intimité  qu’il préférait désormais dormir dans la chambre d’ami. Et puis encore, cette lotion était d’une telle puanteur que je fus heureuse de ne pas à m’en servir. Il finit dans le WC.

 

 La seconde solution était destinée aux repas de mon mari. Plus facile à être utilisé, étant donné que Momo continuait toujours d'honorer ma cuisine. Elle avait la  même fonction thérapeutique que la première, l’envoûter. Mais avant d’arroser la nourriture de monsieur avec, je devais d’abord le mélanger avec un peu de  menstrues. Dégoûtant, n’est-ce pas? Mais  efficace parait-il.

 

J’étais tombée tellement bas, par l’amour et la haine, que je pensais que mon statut d'épouse délaissée justifiait tout. En fait, je crois que c’était moi-même qui étais envoûtée ; possédée par la peur d’être abandonnée, par la peur de perdre cette sécurité dans laquelle je me confinais. J’étais esclave de l’affection de Momo. Il avait été mon mentor, sans lui je me sentais perdue.

 

Mais, il fallait aussi que je grandisse car j’étais encore une enfant. Mon éducation avait  fait en sorte, qu’en tant que femme, je restais un eternel mineur. Ayant toujours vécu sous l’autorité  d’un tuteur, d’abord les parents ensuite le mari, je n’étais pas assez autonome pour prendre ma vie en main, seule. Dans une société où la valeur d’une femme se mesure que par rapport à son statut matrimonial, je n’étais pas encore prête pour supporter le regard des autres.

 

Malgré mes médicaments, mon mari continua de dormir dans la chambre d’ami ; les nassi de ma rivale ont dû être mieux concentrés en pisse de bouc ou en sang menstruel. Que sais-je encore ? Pourquoi pas en pisse de chameau ? Dieu seul sait ce que les hommes mangent dans leurs repas.

 

***

 

Un matin de bonne heure, alors que je me languissais seule dans mon lit défait, l’autre m’appela ; lasse sans doute, d’attendre un mariage qui ne venait toujours pas. Elle m'appela avec le portable de Momo, et me dit à peu prêt ceci, avec une hypocrite bienveillance :

 

«  Bonjour madame, désolée de vous avoir réveillée à cette heure-ci, mais il fallait que je vous cause.  Il est dans l’intérêt de toutes les deux de mettre les choses au clair. Votre mari, à cet instant, ronfle sur ma poitrine,  je suis celle qu’il aime. Il faut que vous essayiez de vous faire à cette idée…S’il ne tenait qu'à moi, il allait divorcer mais voyez-vous, je sais qu’il serait malheureux de se séparer de ses enfants … alors la seule solution qui reste est que vous acceptez que je devienne votre coépouse. Cela vaut mieux…Plus vite vous m’accepterez mieux ce sera ; mais, sache que vous le vouliez ou non, Momo m’épousera, je serais un jour sa femme devant Dieu et les hommes. »

 

Ce discours me vida des dernières volontés qui m’animaient. Elle l’avait appelé Momo, le petit nom que je lui donnais. Ses babillages ne m’avaient guère touchée, mais  Momo…oui, elle l’avait appelé Momo, de quel droit osait-elle ? Et pour couronner le tout j’entendis le léger ronflement de mon époux couché sur la poitrine de sa maîtresse.

 

Ce matin là ce fut de trop, une partie de moi s’en est allée à jamais. Trop mère, je ne suis pas aussi téméraire. Je n’ai pas ta foi. Je renonce.

 

(A SUIVRE)

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